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Animer un jardin en prison

Animer un jardin en prison, voilà une chose peu commune. Pourtant cela se fait, et a toutes les bonnes raisons du monde pour que cela vienne à se développer.

Cet article fait suite à deux articles précédents dans lesquels nous faisions en quelque sorte “l’état des lieux” et le recensement des besoins avec Céline Barrault, doctoresse à la maison d’arrêt de Tours et le second portant davantage sur la mise en place d’un projet jardin en prison. Comme pour ce dernier article sur le montage de projet en prison, j’ai fait appel à Patricia Espi, qui anime des ateliers depuis 2018 en prison pour femmes. Merci Patricia. 😉

Partir de l’expérience terrain ! Rien de tel pour prendre conscience de ce qui à des chances de nous attendre concrètement, sans projections utopiques ou à contrario trop noires, de cet univers si mal connu finalement. 

Préparation en amont

Quand bien même, l’activité soit dans une prison, il n’en reste pas moins qu’il s’agit de travail avec le Vivant et donc de suivre  :

  • le rythme de la Nature
  • mais aussi des occupant (e)s du lieu.

Animer un jardin en prison, n’échappe donc pas à cette règle. Semis, plantation, entretien, récoltes, au jardin sont par conséquent fait en fonction des saisons, de la météo, des  besoins des plantes et des désirs humains aux dits moments.

Cependant un peu d’anticipation est de mise et cela encore plus lorsqu’il s’agit d’animer un jardin en prison.

” Il faut envoyer, 8 jours avant la séance, la liste exacte de ce que l’on veut introduire : graines, terreau, plants, outils, livres, légumes, etc. “

Logistique / Temps

Jardin : éloge de la lenteur...

Toute personne qui a déjà animé un atelier, sait que le temps nécessaire à sa mise en œuvre demande bien plus que le temps de la séance en elle-même.

Voici, ce que cela donne dans le cas de Patricia lorsqu’elle anime un jardin en prison :

Pour 1h30 d’atelier, il faut prévoir l’après-midi :

trajet aller : 40mn

– attente à la porte pour les vérifications : badge ou carte d’identité, vérifier que nous sommes bien attendus(Patricia fait ses ateliers en binôme), dépôt de nos objets personnels dans un casier, passage au détecteur, vérification de ce que l’on introduit par rapport à la liste envoyée… : environ 30mn

– se rendre au quartier femmes et y entrer : 10mn

– temps pour les surveillantes de faire venir les détenues participant à l’atelier : 10mn

– remplir la feuille d’émargement et noter les outils sortis par chaque participante : 10mn

atelier : 1h30

– quitter le jardin et rentrer à l’intérieur

noter et ranger les outils rendus par chaque participante : 10mn

– trajet du quartier femmes au portail d’entrée et récupération de nos objets : 10mn

– trajet retour : 40mn

Ce qui nous amène au final à dans le cas de Patricia, 1H20 de trajet et près de 3H de son temps pour une séance prévue à la base de 1H30.

Fréquence des ateliers

Le groupe des participants est constitué à la fois sur un mode de volontariat de la part des détenues et de “sélection” en commission pluridisciplinaire unique, en amont. Si le ou la détenue est en isolement le jour de l’atelier, pas question de jardiner pour la personne ce jour là.

Patricia Espi (PE) : ” En général, les ateliers ont lieu, toutes les 2 à 3 semaines de mars à novembre. Mais avec quand même un peu plus d’ateliers en avril et mai, période où il y a les semis et plantations à faire au jardin et des ateliers moins fréquents pendant la période estivale (juillet/août) consacrée à la récolte et l’arrosage.

Je me réserve aussi la possibilité d’annuler deux ateliers en cas de météo trop mauvaise (pas d’endroit pour s’abriter en cas de forte pluie) ou en cas d’imprévu personnel. Je propose donc 2 dates « en trop » sur mon devis.”

L'après séance

Pour l'animatrice / l'animateur

Patricia rédige un compte rendu avec photos de ce qui a été mis en œuvre lors de la séance. Celui-ci est ensuite envoyé avec une feuille d’émargement à la directrice de la prison, au directeur du SPIP et au lieutenant pénitentiaire responsable du quartier des femmes.

Afin d’aider au mieux les lectrices et lecteurs de  Plus de vert less béton, Patricia a eu la gentillesse de bien vouloir nous fournir un exemple de ce compte rendu. Cela permettra d’avoir une image plus claire et très concrète, de ce qui peut le composer. (Cf : Pour aller plus loin au bas de l’article)

Je fais aussi des attestations de présence aux détenues qui leur servent de “bonus” pour leur CV lorsqu’elles sortent.”
Pour les participantes / participants

Ce même compte rendu  est également laissé aux détenues, à disposition dans un classeur, réservé à cet effet. Chacune peut donc le compulser et savoir ce qu’il y a à faire au jardin durant la période sans atelier notamment.

Ces comptes rendus permettent également de lancer chaque séance au jardin en faisant un petit rappel de ce qui a été fait précédemment. Comme un fil rouge en somme.

Le jardin est une manière de faire entrer l’extérieur en prison, il apporte humanité et espoir. Il permet de “s’évader” pendant un moment…
Pour le jardin

Le jardin est visible de toutes dans le cas de Patricia, car il est dans la cour des promenades.

Il peut être admiré, reniflé mais aussi vandalisé, piétiné ou servir de “planque” pour toutes sortes d’objets…

Cependant je tiens à noter que dans bien des jardins de soins, nous avons ce genre de risques, notamment de : non respect (volontaire ou non) des végétaux, de l’espace et du travail accompli par d’autres. Avec de la communication bienveillante, de l’information, et pas mal de diplomatie et de patience, il se peut que le jardin finisse par trouver bien plus d’ami (e)s, que de détracteurs.

Communication

PE : Il y a des échanges :

– par mail avec la lieutenant pénitentiaire pour : 

    • la liste de matériel qui sera introduit lors de la future séance
    • également en cas de souci particulier avec une participante lors d’une séance
    •  pour un souci, au niveau de la mise en place d’un atelier
    • pour un souci d’ordre logistique…

Normalement, la lieutenant est  l’interlocutrice privilégiée mais en cas d’absence, ce sont les surveillantes qui prennent le relai.

– avec les surveillantes en début et fin d’atelier pour :

    • l’accueil des détenues
    • la liste des outils empruntés  (comptage)
    • la sortie du jardin
    • le retour en cellule
Les surveillantes aiment aussi parler du jardin et demandent parfois des conseils de jardinage pour leur propre jardin.

– avec les détenues : en 2018, une détenue m’envoyait des mails (par l’intermédiaire de la lieutenant pénitentiaire) pour :

    • me tenir au courant des récoltes
    • de l’état du jardin pendant la période estivale (période sans ateliers)

Fin d'année

En fin d’année  une réunion bilan  est réalisée, avec les personnes destinataires des mails de comptes-rendus.

La reconduction des ateliers se fait d’une année sur l’autre, après ce bilan collégial. La direction de la prison en accord avec celle du SPIP, décide ou non de celle-ci.

Richesse d'expérience

Je ne pouvais terminer ces échanges avec Patricia sans en savoir plus sur l’état d’esprit qu’elle eut avant sa première séance à animer un jardin en prison. Comment elle envisageait les choses, à présent, avec davantage de recul ?

Patricia m’a expliqué qu’elle avait certes de l’appréhension car c’était une expérience toute nouvelle pour elle. Le fait de fonctionner en binôme pour sa première année avec une personne ayant à la fois des compétences horticoles (maraîcher) et dans le secteur sanitaire et social ( travailleur social), lui avait permis de sentir plus rassurée, en confiance.

Cependant, elle avoue avec le temps que ses peurs étaient finalement infondées.

J’avais tort de m’inquiéter car en deux ans toutes les séances se sont très bien passées avec des participantes très contentes d’être dehors et de jardiner mais également d’apprendre les noms des plantes, leurs vertus, des recettes de cuisine, etc…

Pour les prochaines années d’ateliers, Patricia pense malgré tout à maintenir le binôme Homme/Femme car en fonctions des sujets, des questions à poser, des caractères de chacune des participante, avoir deux interlocuteurs de sexe différents est un plus. Lorsqu’il s’agit notamment de sujets qui touchent plus à l’affect, à la psychologie, Patricia a remarqué, que les détenues, allaient plus vers elle, plutôt que son collègue masculin.

« Dans le jardin on travaille sur le vivant, sur la biophilie qui permet de retrouver une empathie pour la nature et pour l’être humain, ce qui favorisera une future réinsertion sociale. »
Quand la Nature fait de nous des êtres meilleurs

Pour aller plus loin

Comprendre pour mieux agir, être au contact de l’autre :

Partage de savoir / d'expérience

Ce site a vocation de partager avec le plus grand nombre, les vertus du Vivant sur la santé de chacune et chacun.

J’espère que cette petite série autour des jardins en prisons vous aura enrichie et à peut être aidé à voir les choses sous un nouvel angle ?

Le relai est à présent entre vos mains !

N’hésitez pas le passer en partageant via vos réseaux pros et sociaux.

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9 commentaires

  • Nico06

    Très bel article Paule ! A la fois instructif (je ne savais pas que le jardin pouvait être utilisé comme les animaux le sont en maison d’arrêt), poétique (comme souvent sur ton blog) et touchant ! Merci 😉

    • Paule Lebay

      Nicolas si tu as un contact qui fait de la zoothérapie en prison, je suis preneuse ! Merci pour les compliments. ça me touche et m’encourage à poursuivre. 😉

  • Carine

    C’est une superbe initiative. Je pense que cela ne peut être que positif de proposer ce genre de choses en prison. Cela permet d’amener de la vie et de l’espoir aux détenus tout en leur permettant de développer des compétences, voire de leur ouvrir de nouvelles portes pour leur futur.

    • Paule Lebay

      Pour certains c’est une vraie découverte, une vraie école de vie. Le travail que mène Patricia et d’autres comme elle, est bien plus important qu’il n’y paraît. Bravo à celles et ceux qui se mobilisent, s’investissent dans un monde méilleur en offrant à ces personnes une deuxième chance (parfois une première chance au vue des histoires de vies).

  • margauxnezamsha

    J’aime beaucoup l’aspect concret de ton article, on voit que tu fais l’effort d’expliquer tout ce qu’il faut faire de A à Z pour mettre en place un atelier. Ton article c’est un véritable outil, facile à comprendre et à répliquer, donc je trouve ça génial parce que par ton écriture tu vas peut-être donner le courage à d’autres d’organiser des activités de bien-être en prison. C’est important ce que tu fais, bravo 🙏

    • Paule Lebay

      Oui c’est l’objectif. Donner des outils aux personnes qui veulent se lancer où qui sont déjà sur le terrain et ne savent pas comment s’y prendre, comment améliorer leur projet… Nous avons beaucoup de fausses idées, de peurs, d’incompréhension qui une fois les murs de la prison passés, se retrouvent injustifiées ou démesurées. Idem pour certains services hospitalier ou maison de retraite. Il y a beaucoup à faire et à explorer encore. C’est passionnant.

  • Lahbibe

    Article top sur la rencontre entre 2 mondes opposés : la nature et le béton des prisons
    Faire le lien entre les deux, bravo à Patricia Espi
    Et bravo pour la qualité de ton article et la restitution de tes entretiens Paule!

  • Patricia

    Bravo Paule pour ton article, c’est très concret…je me retrouve vraiment comme si je faisais un atelier !
    J’espère que ça donnera envie à des personnes de se lancer dans ce type d’activité, essentielle en prison pour permettre aux détenu(e)s de s’évader un peu…

    ” Dans le jardin on travaille sur le vivant, sur la biophilie qui permet de retrouver une empathie pour la nature et pour l’être humain, ce qui favorisera une future réinsertion sociale.”

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