Découvertes

Jardin en prison française

Rédaction aujourd’hui d’un premier article autour du jardin en prison et des besoins en santé des personnes détenues.

Quel est le pouls dans les prisons françaises actuellement ?

La Nature a t’elle un rôle à jouer dans l’univers carcéral ?

Peut on parler de jardin de soins, jardin thérapeutique en prison ?

Y a t’il des besoins en santé qui pourraient être atténués par le jardin, en prison ?

Je tiens à remercier Céline Barrault, médecin de la maison d’arrêt de Tours depuis 2007 déjà, pour avoir pris le temps de répondre à mes questions.  Son retour, permet à cet article d’être au plus proche de la réalité du terrain et plus vivant. J’espère que vous apprécierez comme moi son retour, sans langue de bois. Merci à toi, Céline, pour ton authenticité.

Quelques chiffres

Selon le Ministère de la justice le nombre de personnes écrouées en France, en janvier 2020 était de 82 860.
70 651 de ces personnes sont détenues :

  • environs  2/3 de personnes condamnées (49 576)
  • 1/3 de prévenus (21 075).
  • 1% sont des mineur(e)s
  • 3,8 % sont des femmes

Il existe 187 établissements pénitenciers pour lesquels ont note :

  • 4 établissements ou quartiers ayant une densité supérieure ou égale à 200 %
  • 43 établissements ou quartiers ayant une densité supérieure ou égale à 150 et inférieure à 200 %
  • 53 établissements ou quartiers ayant une densité supérieure ou égale à 120 et inférieure à 150 %

Pour exemple, la maison d’arrêt de Tours qui possède 140 places, accueille actuellement 300 personnes, soit plus du double de sa capacité d’accueil.

Malgré les 9,06 milliards d’euros dépensés en 2019, le nombre de détenus qui dorment avec un matelas au sol ne cesse d’augmenter :
+ 16,2% d’augmentation entre le début 2019 et 2020.

Lexique des établissements

Comme toute institution, il est difficile d’aborder un sujet, un univers quel qu’il soit, sans se heurter à un vocabulaire, un champ lexical et des abréviations spécifiques.

Afin d’y voir plus clair voici quelques explications sur les différents établissements, propres à l’univers carcéral. Connaître le vocabulaire de base de ceux auprès de qui nous sommes ou serions amener à être au contact, est à mon sens un minimum. Tout comme il ne viendrait à l’idée de personne, de devenir chirurgien orthopédique ou kiné sans connaitre les noms scientifiques de chaque os du corps, en plus de leur rôle et fonctionnement.

Voici donc très brièvement quelques repères vous permettant de faire la différence entre les différents établissements pénitenciers que l’on retrouve en France :

La maison d'arrêt = MA

La maison d’arrêt accueille :

  • des détenus prévenus (c’est à dire pas encore jugés)
  • des détenus condamnés à des peines de moins de deux ans
  • des détenus condamnés dont la fin de peine est de moins de deux ans (des fins de longues peines, qui se rapprochent de chez eux par exemple)
  • des détenus condamnés qui attendent leur transfert dans des « prisons pour peine » (c’est à dire centre de détention = CD ou centrale)

Le centre de détention = CD

Également appelés Centrale, le centre de détention accueille :

  • des détenus condamnés à des peines de plus de deux ans qui sont dits « ré-insérables », c’est à dire « pas trop dangereux »
  • des détenus, condamnés à des longues peines
  • des détenus, considérés comme dangereux et/ou, peu en capacité d’être dans un processus de réinsertion.

Le centre pénitentiaire

Les centres pénitentiaires :

  • sont des prisons ou plusieurs systèmes coexistent.
    Par exemple : une partie maison d’arrêt et une partie centre de détention.
  • les détenus ne sont pas sensés se croiser. Pour ce faire il s’agit souvent souvent de bâtiments différents, regroupés sur un même secteur géographique.

Droits à la santé

Pour Céline, il n’y a pas photo. Chaque détenu est accueilli et pris en charge comme elle le ferait lors d’une consultation “classique” à l’extérieur.

En fait, je fais mes consultations exactement comme je les faisais en médecine de ville : je prends le temps, je discute avec les patients, je les examine, parfois je leur remonte les bretelles, je les chambre, bref , je fais des consultations normales, à des gens normaux.

Les détenu(e)s bénéficient d’ailleurs des mêmes droits à la santé qu’une personne lambda, ainsi la personne :

  • a le droit d’accéder à son dossier médical. Comme n’importe quel patient, il doit suivre la procédure standard en faisant la demande auprès du service qualité du centre hospitalier. Le coût des copies reste à sa charge, comme pour n’importe quel patient, là encore. Si  l’administration pénitentiaire, le Juge, le Procureur,veulent des informations nécessaires à une enquête, le dossier peut être saisi comme dans un service lambda du CHRU, dans un cadre très strict.
  • peut bénéficier d’une consultation auprès du médecin après une simple demande de sa part. Le détenu en fait la demande écrite, qu’il dépose dans une boite conçue à cet effet et a un rendez vous  généralement en moins de 24H, hors week-end.
  • peut bénéficier de consultations chez des spécialistes. Dans ce cas l’attente est souvent plus longue mais là encore rien de bien différent à ce que l’on peut connaître en tant que patient libre.
  • à sa sortie ou transfert, la copie de tous les examens qui ont été menés au cours de la détention sont remis au détenu (résultats de prise de sang, radio, compte rendu de consultation…)

Spécificités du parcours de soin en prison

Il existe cependant quelques spécificités dans le parcours de soins de chaque détenu.

A son arrivée en détention le détenu :

  • est reçu en consultation d’entrée : sont listés les antécédents, les problèmes de santé actuels, les traitement en cours et à poursuivre
  • un bilan du statut vaccinal est fait et une remise à jour est proposée
  • un bilan d’entrée est proposé également. Celui-ci est variable en fonction de l’âge, des antécédents et des risques en santé les plus régulièrement retrouvés chez les détenus. Pour les plus jeunes : un bilan de Maladie Sexuellement Transmissible (HBV HCV HIV). Pour le plus âgés, peut être rajouter un bilan lipido glucidique, ou un bilan hépatique si il y a notion de consommation d’alcool. Pour les plus âgés  des détenus, un dosage de PSA (l’antigène spécifique de la prostate) peut être proposé là encore.
  • un dépistage de la tuberculose est fait avec la réalisation d’une radio pulmonaire. Pratiques demandées par les ministères, du fait de la promiscuité dans des personnes dans les établissements de détention.

A la sortie de détention :

  • une consultation de sortie est prévue permettant d’orienter vers un médecin de ville, s’assurer que le patient sort avec son ordonnance, son courrier de sortie, ses papiers…

Entre les deux, l’équipe :

  • gère les urgences quand il y en a.
  • répond aux divers besoins en santé des détenus (dont la distribution des traitements)
  • participe à la prévention sanitaire, informe sur les risques
  • planifie des consultations externes si besoin
  • organise des consultations administratives de sorte d’aider les détenus dans certaines démarches comme, les demandes d’ALD (affection de longue durée) ou MDPH (aides liées au handicap)

Composition de l'équipe soignante

Tout d’abord lorsque j’ai interrogé notre doctoresse, Céline, elle a tenue a rappeler une élément :

Tous les professionnels de santé qui viennent en prison le font de manière volontaire, c’est à dire qu’on était d’accord pour venir, qu’on était motivé pour être là. D’ailleurs le turn over est lent, les nouvelles infirmières, qui sont arrivées ces deux dernières années, ont remplacées des infirmières qui étaient parties à la retraite. La plupart de mes collègues sont là depuis plusieurs années.
En gros, on n’est pas là par punition, on est là par conviction.

Point de vue intéressant à lire car cela casse l’image stéréotypée que l’on pourrait avoir vu de l’extérieur. Cela reste un point de vue unique, dans une maison d’arrêt me direz vous. On pourrait ce dire que cela ne vaut peut être pas pour tous les travailleurs en milieu carcéral ! J’en conviens, mais cela ouvre cependant des perspectives optimistes quant à la vision souvent très négative que l’on se fait du travail en prison et permet d’espérer que cela est bien le cas pour la majorité des personnes qui travaillent auprès des détenus.

Pour revenir à la composition de l’équipe soignante :

C’est l’unité sanitaire (US) qui assure les soins au quotidien. Médecin et membres paramédicaux dépendent non pas de l’administration pénitentiaire, mais du centre hospitalier, comme cela a été voulu par la réforme de 1994. L’unité sanitaire peut être rattachée indifféremment à un pôle de psychiatrie ou d’urgence.

En prison la présence d’un médecin H24 n’est pas une obligation, seule la continuité des soins doit être garantie. De ce fait les week-end et soir, c’est SOS médecin qui, sous convention avec le Centre hospitalier, prend le relai en cas de besoin.

L’équipe de la maison d’arrêt Tours par exemple, se compose :

  • de médecins généralistes
  • d’infirmières
  • de psychologues
  • de psychiatres
  • d’un kiné
  • d’un dentiste

Présence féminine

Présence féminine dans les prisons

La présence des femmes est omniprésente à la maison d’arrêt de Tours.

Pour Céline :

On pense toujours que pour certains patients, ou pour certains détenus si on reste dans l’univers pénitentiaire, que recevoir des ordres donnés par une femme va être problématique. Probablement que pour certain, c’est le cas…

Mais j’ai l’impression que les tensions montent moins vite quand les patients / détenus ont une femme en face d’eux. Je pense qu’il n’y a pas ce concours de testostérone qu’on peut ressentir parfois entre deux hommes.

Je pense qu’il est très nécessaire d’avoir les deux types d’intervenants : n’avoir que des femmes pourraient mettre aussi des patients en difficulté. Nos approches différentes d’un même patient / détenu est évidemment une force. C’est une force dans n’importe quel corps de métier, d’ailleurs !

Besoins en santé des détenu(e)s

D’après l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), les personnes détenues constituent une population vulnérable face aux addictions, d’autant plus qu’elles se cumulent souvent à des difficultés socio-économiques (faible niveau d’éducation, faible revenu, logement précaire, etc.). Dans un contexte de surpopulation chronique, les conditions de vie en détention sont par ailleurs peu propices au maintien de la santé des détenus et peuvent provoquer ou aggraver certains troubles liés aux addictions.

Ainsi dans les éléments prévalents en santé nous retrouvons :

  • les maladies et risques infectieux
  • les problèmes psychiatriques
  • les addictions
  • le risque suicidaire
  • les maladies chroniques et autres problèmes de santé liées à la sédentarité, à l’alimentation et aux conditions d’hygiène.
Certes les problèmes ont souvent une origine antérieure à la détention, mais ils se trouvent exacerbés par la détention en elle même, et les conditions de vie de celle-ci au quotidien. En me documentant sur le sujet, j’ai pu constater à quel point chaque problème de santé était imbriqué les uns aux autres.
 
Identifier les problèmes en santé c’est bien, mais quid de leur prévention et de leur traitement en détention ?
Chaque besoins prévalent méritrait qu’on s’y arrête plus longuement. Ce que je ferai sans doute tant le sujet est passionnant et les besoins sont là.
 
Je note aussi que ce qui est tantôt un problème, peut s’avérer être une solution (certes loin d’être idéale). Ainsi la forte concentration et la co-détention qui s’impose du fait de la surpopulation, limiterait les passages à l’acte et donc le nombre de suicide en milieu carcéral. Cependant je doute que l’on doive se satisfaire de cet état de faits.
 
La détention permet aussi pour certain une première prise en soins pour leur(s) problème(s) de santé. Il n’est pas rare qu’une personne n’ai à son arrivée en détention :
 
  • aucun médecin traitant
  • que cela fasse très longtemps qu’elle ait vu un professionnel de santé
  • voire même que ce soit une première fois tout court par exemple dans le cas de prise en soins de problèmes psychiatriques.

Pour Nathalie notre médecin, ce sont les problèmes psychiatriques, qui sont le plus aggravés par l’enfermement. Les efforts à faire en matière de santé dans les prisons ne sont pas selon elle paradoxalement, à mener du côté prise en charge médicale.

Les efforts semblent être indispensables selon notre doctoresse :

  • sur l’hygiène : des douches en cellule, pour pouvoir se laver tous les jours
  • sur les activités
N’oublions pas que l’objectif de toute détention outre de punir pour un acte illégale commis, et aussi, et surtout de faire de chaque détenu une personne “meilleure” dans un but de réinsertion dans la société.
 
Céline :
” Oui oui oui, ils sont en prison, ils ont fait des choses pas bien, et il faut leur payer des activités pour les distraire…. Mais qui peut imaginer qu’un type qui est allongé 22h sur 24 devant une télé peut sortir de là, meilleur qu’en y entrant???   Qui s’est amélioré en faisant une cure de TNT, franchement???”

Les moyens sont actuellement alloués par l’ARS.

Céline : “Comme partout, on aimerait plus : par exemple:

  • plus de plages de consultations dentistes, parce que les besoins sont colossaux…
  • plus de séances de kiné, parce que prendre en charge mieux les patients en kiné voudraient dire prescrire moins d’antalgiques pour un meilleur résultat

Le challenge du moment est d’avoir des postes supplémentaires :

1/un préparateur en pharmacie pour que les infirmières soient détachées de ce travail et pour pouvoir avoir de nouveau un rôle d’infirmière (les soins, la prévention, les consultations tabaco, les consultations diététiques, les séances de relaxation  (oui,  oui, oui, ils ont fait des choses pas bien, on sait, mais d’avoir des séances de relaxation n’est pas un confort, c’est un moyen de gérer le stress, les émotions, et de diminuer les traitements ou pourquoi pas ? le recours aux addictions)

2/ un assistante dentaire pour que la dentiste puisse diminuer drastiquement sa liste d’attente et puisse travailler en sécurité

Un jardin en prison

Un jardin en prison

Fort de ce constat on peut se demander :

Quels bénéfices pourraient avoir les détenu(e)s en accédant à un jardin, à des ateliers accompagnés ? Et surtout, quels impacts cela pourrait il y avoir sur la santé des ces derniers ? Pendant et après la détention.

Même s’il est très mal perçu aujourd’hui de parler de jardin thérapeutique en prison (j’y reviendrai dans un autre article), il n’en reste pas moins que le jardin pourrait réellement jouer un rôle dans la prise en soin des détenus à mon sens.

Voici ce que m’a répondu Céline, lorsque je lui posais la question de ce que pourrait apporter un jardin et des ateliers dans celui-ci, comme bénéfices pour la santé et le bien être des détenu (e)s :

Céline Barrault : “Un atelier jardin pourrait avoir un vrai rôle éducatif : jardiner c’est suivre un protocole, c’est apprendre la patience, c’est respecter un minimum de règles pour avoir des résultats , c’est appendre de ses échecs  (je le sais bien, je suis nulle au jardin).

Faire un potager, c’est apprendre les saisons, c’est apprendre à mieux manger, c’est pouvoir parler d’alimentation autrement (d’une manière moins dogmatique, moins médicale,moins casse pied, quoi)

Faire pousser une plante, récolter un fruit ou un légume, c’est une petite victoire quand on est novice (la 1ere fois que j’ai réussi à faire pousser un crocus, j’étais en flamme, alors qu’il n’y a probablement pas de quoi en faire toute une histoire… mais c’était MON crocus)… et nos patients ont parfois besoin de victoires, même petites… ça remet sur le chemin.

D’ailleurs, il y a des endroits où les détenus peuvent jardiner : au moins à Réault , où lors d’une visite nous avons croisé un petit potager…, il y avait des ateliers me semble t’il.

Peut être d’ailleurs que ce genre d’atelier se fait dans les prisons pour peines, pour que la durée de la peine permette de faire un cycle complet (de la graine à la plante), pour que ça ait un sens.”

J’ai volontairement laissé le témoignage de notre doctoresse intact. Je le propos totalement pertinent et ces exemples ont une réelle résonance à mes yeux de consultante en jardin de soins.Il va de soi, que lorsque l’on parle de relaxation et diminution du stress, que le jardin à la encore toute légitimité.

De la même manière que Céline accueille les patients détenus en consultation médicale, sans discrimination aucune liée au statut de la personne, nous devons garder en tête qu’avant de prendre en charge un détenu, nous prenons en SOINS un humain en perte totale de repères, lors de séances au jardin.

Certes des freins persistent certainement dans la création et l’animation de jardins de soins en France mais peut être que les blocages proviennent plus de l’extérieur des secteurs pénitenciers que de l’intérieur finalement, non ?

Pour aller plus loin

Vous souhaitez en savoir plus ? Je vous mets en complément quelques documents qui m’ont été utiles et qui sont extrêmement intéressants, si vous avez soif de plus d’informations. Il en existe beaucoup d’autres mais la liste serait trop longue. Voici donc un échantillon qui peut déjà vous aider à mieux comprendre l’univers et les besoins en santé dans les prisons françaises aujourd’hui.

Ce qui fait toujours référence aujourd’hui en matière de prise en soins dans le milieu carcéral malgré sa publication de 2004. Vous pouvez le télécharger gratuitement.

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6 commentaires

  • Patricia

    Bravo Paule, article très complet avec le beau témoignage de Céline qui explique très bien le fonctionnement du système de santé en milieu carcéral…
    Et je suis d’accord, une femme apporte douceur et apaisement dans ce milieu fermé…
    Les documents en annexes sont également très intéressants pour ceux qui souhaitent approfondir…

  • Parents en Equilibre

    Très intéressant le témoignage de Céline sur le milieu thérapeutique en prison. C’est un univers particulier et il y a tellement de films/séries qui se passent dans ce milieu que l’on a une représentation probablement assez loinde la réalité. Merci pour cet éclairage.

  • Coralie

    Un jardin en prison leur permettrait également d’avoir une chance d’intégrer une association de reinsertion par le travail. Ça se fait bien en travail d’intérêt général !

    • Paule Lebay

      Tout à fait. C’est d’ailleurs ce qui est fait aux USA. J’en reparlerais dans un prochain article ! Merci pour ton message Coralie.

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