Jardins thérapeutiques

Monter un projet jardin en prison

Un jardin en prison

Pour faire suite à mon premier article sur les jardins en prisons françaises, nous aborderons aujourd’hui le montage d’un projet  jardin en prison.

Avant toute chose, je voudrais tout particulièrement remercier Patricia Espi, qui m’a fait la gentillesse de bien vouloir répondre à mes questions.

Pharmacienne pendant 35 ans, Patricia s’est reconverti dans le secteur des jardins de soins. Elle anime depuis février 2018, des ateliers jardin en prison, sur un petit lopin de terre en pleine cours de promenade,  d’une vingtaine de mètres carré seulement.

Ma curiosité naturelle m’a poussée à lui poser plusieurs questions sur ces ateliers, la manière dont elle gère cela, comment cela est perçu au sein de la prison, quelles sont les difficultés auxquelles nous pouvons être confrontés lorsque l’on monte un projet dans ce cadre si particulier, que sont les prisons ?

En France, ils et elles sont 71 828 à être incarcérés. Cela représente un nombre important de personnes sur le territoire pour lesquelles finalement ont fait peu état, ou si ! pour parler de la surpopulation, des radicalisations ou de quelques tentatives d’évasion. On parle aussi du coût que peuvent représenter les prisons ! Cet article n’a pas vocation de débattre sur tout cela, mais les faits sont là. Ces personnes sont bien là, elles existent et comme chaque être humain, elles ont des besoins en santé. Les ignorer, c’est ignorer la réalité.

Où il y a un besoin en santé, il devrait y avoir un jardin ou où moins une réflexion sur ce que pourrait apporter ou non, le jardin dans la thérapie.

C’est ce que nous faisons, vous et moi, en nous intéressants aujourd’hui, à l’animation d’un jardin en prison.

Initiative projet

A ma connaissance, il y a encore très (trop) peu d’initiatives de jardins en prison en France. Lorsqu’il y en a, on en parle finalement peu. Pourtant, les différents lors des échanges que j’ai pu obtenir en préparant mes articles sur les jardins en prison, j’ai compris que ce n’est pas l’envie qui manquait pour les établissements d’en posséder un.

Dans le cas de Patricia, c’est un concours de circonstances (si l’on croit au hasard) qui a fait qu’elle puisse aujourd’hui animer un jardin en prison. En lisant le journal, elle apprend qu’une nouvelle prison allait voir le jour non loin de chez elle. A son initiative, elle a donc pris contact avec les services pénitenciers afin de savoir si des ateliers jardin seraient envisageables à la prison. Et à sa grande surprise, il s’agissait bien là, d’un souhait jusque là laissé dans le tiroir, mais qui faisait de plus en plus son chemin dans l’esprit de la directrice de prison.

Coup de pot me direz vous ! Je n’en suis pas certaine.

Pourquoi si peu de jardins en prison ?

Je pense que plusieurs facteurs entrent en cause dans le nombre si restreint encore, de jardin en prison :

  • la vision grand public très péjorative que l’on porte d’une manière générale sur les détenu(e)s : “ce sont des criminels, la prison n’est pas là pour les divertir où leur offrir du confort“, “ils ont commis une faute, nous n’allons pas payer à ces individus des loisirs avec nos impôts tout de même !”…
  • la méconnaissance des jardins de soins et de leurs intérêts pour les détenu(e)s, par les services pénitentiaires.
  • la méconnaissance du système carcéral de la part des professionnels en jardin de soins
  • l’image collective, très austère et complexe, des prisons et de leur fonctionnement.
  • la peur d’être éventuellement confronté à de “dangereux individus” pour celles et ceux qui seraient amenés à animer un jardin en prison.

En dépassant cela, on s’aperçoit que ça peut fonctionner et que souvent les volontés sont là de tous côtés. Les besoins sont présents et la ressource est en train de se construire d’année en année, dans les secteur des jardins de soins.

Montage de projet : quelles étapes ?

Proposition du projet

Dans cette première phase il s’agit pour le professionnel des jardins de soins, d’exposer l’aménagement qu’il souhaite mettre en place et pourquoi. Mais aussi d’expliquer les multiples intérêts du jardin sur l’homme et de manière encore plus spécifique, les intérêts pour une personne en situation de détention.

Comment compte on utiliser le jardin afin d’aller dans le sens de ces bienfaits déjà exposés, mais aussi, les utilisations plus “classiques” du jardin dans le quotidien de la prison.

Il s’agit démettre dores et déjà une projection dans l’avenir, de ce vers quoi le projet peut aller, ce qu’il peut sur un plus long terme apporter.

Des devis pour le tout, dont celui pour les prestations de service, sont à fournir à cette étape, afin d’être validées au plus vite.

Si nous envisageons de mener les ateliers avec un autre professionnel, cela doit être également demander lors de cette étape, pour validation.

Enfin le professionnel doit expliquer comment il est possible d’évaluer tout ce travail. Il s’engage à remettre un compte rendu, des retours d’évaluation, à une fréquence déterminée avec la direction de la prison.

Validation

Avant de se lancer, comme dans n’importe quel autre projet, il faudra une validation de tous les points vus lors de la proposition, par la direction de la prison.

Des ajustements, seront certainement à prévoir en fonction des retours, que le professionnel des jardin de soins aura eu lors de la proposition de projet. C’est pourquoi, plus celui ci est qualifié, plus cela se fait de manière fluide et rapide.

Cela nous ramène à une aptitude que je trouve extrêmement intéressante pour celle ou celui qui porte un projet de jardin de soins :  sur le mindset, l’état d’esprit. Avoir la capacité à s’adapter : c’est selon moi, cette capacité mentale à faire de chaque difficulté une opportunité, de chaque obstacle, une marche. Faire différemment, n’est pas synonyme de faire moins bien. On peut faire autrement et qu’au final cela tende vers un mieux par rapport à ce qu’on avait projeté au départ, sans cette nouvelle “contrainte”.

A ce stade vous allez sans doute penser : Quid de la conception collective et de la participation des bénéficiaires au projet ?

Présentation

C’est seulement après validation du projet et des étapes proposées, que le professionnel (en accord avec les responsables) peut envisager un temps de présentation, d’échanges et de recensement des désirs, des besoins, attentes auprès des futures bénéficiaires.

Cependant, il faut bien avouer que la marge de manœuvre reste étroite surtout en début de projet.

Il faut respecter ce qu’il a été convenu lors de la première phase avec les responsables de la prison et tout changement important, doit être valider par eux.

Une présentation, s’il elle l’été prévue lors de la proposition de départ, est totalement envisageable, auprès des détenu(e)s intéressé(e)s. Nous reviendrons sans doute sur ce point dans un autre article, qui traitera  d’avantage de l’animation dans un jardin en prison.

Réajustement

Mon ressenti en échangeant avec Patricia, c’est qu’il faut laisser du temps au temps en prison. Ne pas arriver en voulant révolutionner l’ordre de la prison. Nous devons d’abord faire en fonction des règles imposées. Ce n’est pas pour autant que nous devons renoncer à toute nouveauté dans le quotidien de l’établissement ! Avoir un jardin c’est déjà révolutionner le quotidien quelque part. Simplement, être patient, exposer vos idées, les argumenter, se concerter avec les responsables pénitenciers, afin de trouver peut être des alternatives qui iraient vers l’objectif visé.

Avec le temps, avec de la souplesse, de la patience, des échanges constructifs, de la pédagogie, une aptitude à comprendre les responsabilités, la tâche des professionnels pénitenciers, en montrant notre sérieux et notre engagement, nous pouvons voir avancer les choses.

Dans les échanges et retours que nous pouvons avoir avec les détenu(e)s, il ne faut rien promettre mais simplement recenser les souhaits. Il est toujours temps de voir, à tête reposée, quelles possibilités s’offrent à nous pour les mettre en œuvre, rapidement au cours d’un atelier ou plus tard, après une nouvelle validation de la direction.

Par exemple, on peut facilement répondre à un souhait de planter du basilic plutôt que de l’origan, rapidement. En revanche, il est plus compliqué, voir impossible sans accord administratif,  d’introduire de nouveaux outils non validés en amont et non référencés par l’établissement pénitencier, du jour au lendemain.

Un ou plusieurs petits réajustements peuvent donc se faire après la présentation et les échanges avec les détenu(e)s.

Autre point et non des moindres : le professionnel des jardins de soins devra très certainement réajuster plusieurs points, éléments de sa présentation initiale, suite à la découverte de l’espace jardin en lui même. Car jusqu’à présent celle-ci ou celui-ci, n’aura encore eu aucun accès, ni vision de l’espace jardin en question !

Aucune photo, aucune visite, aucun plan n’est envisageable en amont de sa proposition. Il faut donc faire une proposition à partir de métrages approximatifs donnés, seulement.

Voici ce que dit Patricia là dessus :

” On y va à l’aveugle.”
“Tout a été transformé car je n’avais pas pu voir l’espace avant et de beaux rosiers étaient présents que je voulais laisser…nous avons refait les plans avec les détenues et cela a été tout de suite accepté.”

Voici l’exemple de réajustement qu’a dû faire Patricia entre sa première proposition sans aucune données, vision de l’espace, des plantes déjà en place et après avoir vu le dit lieu.

Proposition 1 avant découverte du lieu.
Proposition 2 réajustée, après découverte du lieu.

Contraintes et règles

Toutes les “contraintes” et règles de sécurité, sont là pour protéger :

  • les employés du centre pénitencier
  • toute personne pénétrant dans l’établissement
  • les détenu(e)s.

Bon nombre d’objets, d’éléments, peuvent rapidement être utilisés pour une toute autre fonction, qui peut s’avérer dangereuse pour chacun ou aidant à toute tentative d’évasion.

C’est pourquoi, qu’il est selon moi nécessaire de garder un esprit ouvert. Ne pas être dans un positionnement de “victime” dans le sens où :

  • les professionnels connaissent parfaitement leur travail
  • les dangers et risques potentiels
  • les comportements à adopter avec ce public qui même s’ils restent des humains, ont commis des actes préjudiciables et potentiellement dangereux, pour certain(e)s.

Ce n’est donc pas, faire preuve de fantaisie que d’écouter et respecter les consignes. Autant le faire donc, dans cet esprit de bienveillance plutôt que les considérer comme une volonté de “sabotage” de l’activité jardin.

Qui finance ?

Qui finance un projet de jardin en prison ?

La prison finance tout ce qui est fourniture.

Le direction du SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) finance quant à elle ce qui est prestations de service, à savoir  : le travail de conception, les temps de réunions, et les temps d’ateliers.

Qui décide ?

Nous l’aurons compris, rien ne se fait sans que cela soit validé par les responsables de la prison, à savoir ici en l’occurrence :

  • la direction de la prison
  • le SPIP = Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation
  • le ministère de la justice

Toutes reconductions du contrat, de l’activité, se font d’une année sur l’autre, après une réunion bilan entre les décideurs et le professionnel des jardins de soins.

Combien de temps ?

Combien de temps pour monter un projet jardin en prison ?

Je pensais à tort, qu’un projet en prison serait forcément très long à mettre en place. Encore des stéréotypes infondés, à retirer de nos têtes.

La réalité est en fait plus proche de ce que l’on connait déjà pour n’importe quel projet de jardin.

Tout est question de :

  • volonté de la direction
  • des moyens financiers à disposition

Lorsque ces deux éléments sont assurés, un projet de jardin en prison peut rapidement se mettre en place.

Pour Patricia, par exemple, qui bénéficiait de ces deux avantages cruciaux, il n’aura fallu que quelques mois entre la proposition (novembre 2017) du projet et le premier atelier au jardin (février 2018).

Autre élément qui accélère considérablement le processus de mise en route du projet : la compétence qu’ont les professionnels des jardins de soins.

Ailleurs, mais encore plus dans le milieu carcéral, le professionnel doit être suffisamment maitriser ce dont il parle. Cela rassure les commanditaires du projet et permet aussi d’avoir une flexibilité plus importante du professionnel, face à des changements nécessaires.

Si l’on ne maîtrise pas ce dont on parle, les changements demandés peuvent alors nécessiter plus de temps afin d’être réajustés. Ce qui revient à dire, que plus on est compétent plus cela impact sur le temps global à monter un projet jardin en prison (ou autre).

Pour aller plus loin

Vous pouvez retrouver mon premier article sur les prisons françaises ici. Vous y retrouverez le retour de Céline Barrault, doctoresse à la maison d’arrêt de Tours.

Fossé colossal entre les projets de jardin en prison américaine et ceux menés en France :

  • Reportage Elément Terre : exemple de deux prisons aux Etats Unis : Stafford Creek et Cedar Creek, qui ont intégrées le “projet pour les prisons durables“.

La parole est à vous !

Mon prochain article portera sur l’animation d’un jardin en prison, mais d’ici là, sentez vous libres de laisser vos commentaires sous cet article et de le partager via vos réseaux sociaux 😉 !

A très vite !

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8 commentaires

  • Patricia

    Bravo Paule, c’est un bel article qui me fait faire un retour de plus de 2 ans en arrière, lors de la création de ce jardin du quartier femme en Maison d’Arrêt…
    J’espère que cet article donnera envie de réaliser un jardin dans d’autres prisons…ça apporte tellement aux détenu(e)s et à soi-même !

    • Paule Lebay

      Je l’espère vivement aussi Patricia. Encore merci pour ton aide. Rendez vous pour le prochain article sur l’animation ! mais entre temps, j’ai une ou deux autres idées qui sont en préparation. 😉

    • Paule Lebay

      Le plaisir est partagé Isabelle. L’objectif étant que cela puisse rassurer celles et ceux qui souhaiteraient se lancer, de les aider à franchir le premier pas et ainsi de voir de plus en plus de jardins en prison. 😉

  • Nico06

    Merci pour cet article complet ! Personnellement c’est clair que si on me demandait de donner un endroit où je ne vois pas d’espace vert, c’est bien la prison. Du coup, l’angle de cet article n’en n’est que plus original !

    • Paule Lebay

      Original sans doute mais aussi tellement aidant dans une prise en soins des détenu(e)s même si comme nous le verrons dans un prochain article, il est encore très difficile de parler de jardin thérapeutique en prison.

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